Skip to main content

Une analyse des inégalités de richesse à l’échelle provinciale au Canada

Photo: Angela N / Flickr

Résumé

Faits saillants

La concentration extrême de la richesse suscite une attention grandissante au Canada comme ailleurs dans le monde. Malgré l’intérêt croissant pour les inégalités de patrimoine à l’échelle canadienne, la concentration de la richesse à l’échelle provinciale demeure encore peu étudiée. Dans cette rapport, nous estimons le nombre de familles disposant d’un patrimoine très élevé, soit les « ultra-riches », ainsi que la part de la richesse qu’elles détiennent dans les quatre plus grandes provinces et deux régions du pays.

Dans l’ensemble, nous constatons que la concentration de la richesse est très élevée partout au Canada, mais qu’elle présente des caractéristiques distinctes selon les provinces. L’Ontario compte le plus grand nombre de familles milliardaires, et son groupe du 0,01 % le plus riche affiche la richesse moyenne la plus élevée au pays. Toutefois, c’est en Alberta que le 0,01 % des familles les plus riches concentre la plus grande part de la richesse, tandis que c’est au Québec que cette concentration est la plus élevée parmi le groupe du 0,1 % supérieur.

Nous constatons également que la part de la richesse détenue par les familles les plus riches a augmenté entre 1999 à 2023 dans toutes les régions canadiennes, sauf en Colombie-Britannique. Voici quelques-uns des principaux constats :

  • On estime à 86 le nombre de familles milliardaires au Canada, dont la plus forte concentration se trouve en Ontario, avec 38 familles.
  • Alors qu’environ 3 3880 familles canadiennes détiennent chacune un patrimoine d’au moins 100 millions de dollars — dont 1 570 en Ontario —, 4,4 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté au Canada, dont plus de 1,9 million en Ontario.
  • Le 0,01 % des familles les plus riches possède une richesse moyenne de 546 millions de dollars en Ontario, 501 millions $ en Colombie-Britannique, 408 millions $ au Québec et 393 millions $ en Alberta. À l’inverse, la moitié la moins riche des familles (groupe du 50 % le moins nantis) ne possède en moyenne que 137 000 $ en Ontario, 185 000 $ en Colombie-Britannique, 89 000 $ au Québec et 81 000 $ en Alberta.
  • Le groupe du 1 % des familles les plus riches détient la plus grande part de la richesse en Alberta, où il concentre 25 % du patrimoine familial total, suivi du Québec avec 24,6 %. Le 1 % le plus riche détient 22,3 % de la richesse en Ontario et 20 % en Colombie-Britannique.

La concentration extrême de la richesse est préoccupante parce qu’elle est associée à une concentration du pouvoir et présente un risque pour la démocratie. Elle révèle toutefois aussi l’existence d’importantes marges de manœuvre fiscales : les ressources nécessaires pour financer un régime national d’assurance médicaments, accélérer la transition vers les énergies renouvelables et développer massivement le logement hors marché existent bel et bien. À partir de nos estimations de la distribution de la richesse au Canada, nous évaluons les recettes fiscales qui pourraient être générées par différentes propositions d’impôts sur la richesse.

 

Rapport

Introduction

À travers le monde, le lien entre la concentration de la richesse et la concentration du pouvoir est de plus en plus reconnu. Les appels à imposer davantage les ultra-riches émergent de partout, de New York à la France, de l’État de Washington au Mexique, et ici même au Canada, du Québec à la Colombie-Britannique.

La concentration de la richesse entre les mains d’une minorité de personnes très riches est indissociable de la crise du coût de la vie à laquelle fait face la population canadienne : plus la richesse est accaparée par une minorité, moins elle est accessible au reste de la population, comme forme de sécurité financière, d’épargne-retraite ou de mise de fonds pour accéder à un marché du logement de moins en moins abordable.

Par ailleurs, la concentration de la richesse s’accompagne d’une concentration du pouvoir politique. En effet, la richesse n’achète pas seulement une aisance financière : elle confère aussi un certain contrôle sur le marché de l’emploi et les investissements, ainsi qu’une plus grande influence auprès des décideurs et sur les politiques publiques. Les États-Unis, qui présentent parmi les niveaux d’inégalités de richesse les plus élevés au monde, en sont un exemple frappant. L’administration Trump a nommé plus d’une douzaine de milliardaires à des postes politiques, et plusieurs de ses politiques — notamment plus récemment sa guerre contre l’Iran — ont suscité l’opposition d’une majorité d’Américain·es, tout en enrichissant son entourage, ses partenaires d’affaires et ses principaux donateurs. Les Canadien·nes ont raison de craindre une telle trajectoire.

Malheureusement, le Canada manque de données de qualité sur la répartition des richesses au pays. Les données officielles de Statistique Canada ne permettent de suivre que l’évolution de la richesse par décile, ce qui masque la richesse extrême détenue par les familles se trouvant au sommet de la distribution. En s’appuyant sur les travaux du Bureau du directeur parlementaire du budget (DPB), notre rapport récente a montré que le 1 % des familles canadiennes les plus riches détenaient ensemble 3,7 billions de dollars — soit près du quart de toute la richesse au Canada en 2023 — ce qui représente 3 billions de plus qu’en 1999.

La présente analyse approfondit cette étude en comparant les inégalités de richesse à l’échelle provinciale. Dans quelles provinces la richesse est-elle la plus concentrée? Où résident les milliardaires canadiens? Comment les inégalités de richesse ont-elles évolué dans chaque province depuis 1999? Nous analysons la répartition du patrimoine dans les quatre provinces les plus peuplées (Ontario, Québec, Alberta et Colombie-Britannique), ainsi que dans la région de l’Atlantique et celle des Prairies (qui regroupe le Manitoba et la Saskatchewan).

Mesurer les inégalités de richesse

Le patrimoine (ou valeur nette) est définie comme la valeur marchande de tout ce qu’une famille possède moins ses dettes. Dans le cadre de cette analyse, nous ne considérons que la richesse détenue par les familles, et non celle des gouvernements ou des entreprises. La majeure partie de cette richesse familiale est constituée de la valeur des terrains et des bâtiments résidentiels, mais elle comprend également les actions et les fonds de placement,  les assurances-vie et les régimes de retraite privés, ainsi que les liquidités et l’épargne.

Les principales sources de données utilisées dans cette analyse sont les fichiers de microdonnées à grande diffusion de l’Enquête sur la sécurité financière (ESF) et les listes de milliardaires de Forbes. L’ESF collecte des données sur la richesse des familles de manière périodique auprès d’un échantillon transversal représentatif de familles canadiennes, mais cette enquête est reconnue pour sous-représenter les familles à valeur nette très élevée. L’utilisation des données sur la richesse provenant des listes de Forbes nous permet de corriger cette sous-représentation, selon une méthode déjà utilisée par le DPB ainsi que par Xuereb et Hemingway. Nos estimations offrent une représentation raisonnablement fidèle des variations interprovinciales de la concentration de la richesse au Canada et de son évolution dans le temps. Pour plus de détails, voir la section Méthodologie.

Parmi les provinces, nous constatons que le groupe des familles faisant partie du 1 % le plus riche de l’Ontario est celui qui possède la richesse moyenne la plus élevée, soit près de 25 millions de dollars. Parmi le 0,01 % le plus riche de chaque province, ce sont également les familles ontariennes qui détiennent la richesse la plus élevée, avec une valeur nette moyenne de 546 millions de dollars parmi les 636 familles les plus riches. Fait étonnant, une plus grande part de la richesse est captée par le groupe du 1 % le plus riche en Alberta et au Québec qu’en Ontario ou en Colombie-Britannique. Cela s’explique par une valeur nette moyenne plus faible au Québec et en Alberta, et non pas par un niveau de richesse particulièrement élevé au sommet de la distribution. 

Où la richesse est-elle la plus concentrée au Canada?

En fonction de l’indicateur retenu, le titre de province la plus inégalitaire du Canada peut revenir à différentes provinces. L’Ontario se distingue notamment par le nombre de familles très fortunées qui y habitent : elle compte le plus grand nombre de familles milliardaires, de familles détenant un patrimoine supérieur à 100 millions de dollars ainsi que de familles possédant plus de 10 millions de dollars. Selon nos estimations, environ 38 familles milliardaires résident en Ontario, soit 44 % de l’ensemble des familles milliardaires du Canada. Seul le Québec s’en rapproche, avec environ 27 familles milliardaires. L’Ontario compterait également près de 1 570 familles centi-millionnaires (patrimoine de plus de 100 M$) et 51 360 familles déca-millionnaires (plus de 10 M$), soit plus du double de toute autre province ou région du pays.

Ces résultats s’expliquent toutefois, en partie, par le fait que l’Ontario est à la fois la province la plus populeuse du Canada. Mais qu’observe-t-on lorsque l’on s’intéresse non pas au nombre absolu de grandes fortunes, mais à la concentration de la richesse au sein même de chaque province, par exemple chez le groupe des familles les 1 %, 0,1 % ou 0,01 % les plus riches?

Encore une fois, l’Ontario arrive en tête : les familles faisant partie du groupe des 0,01 % les plus riches y détenaient une richesse moyenne de 546 millions de dollars en 2023. Les familles du top 0,01 % de la Colombie-Britannique suivent de près avec une richesse moyenne de 501 millions, suivis de celles du Québec avec 408 millions et de l’Alberta avec 393 millions. Si l’on élargit l’analyse au groupe du 1 % le plus riche des grandes provinces canadiennes, l’Ontario arrive en tête avec une richesse moyenne d’environ 25 millions de dollars, suivi de près par l’Alberta et la Colombie-Britannique. Le Québec ferme la marche, avec une richesse moyenne d’environ 18 millions de dollars pour ses familles du 1 % le plus fortuné.

 

Lorsqu’on examine la part de la richesse détenue par les familles les plus fortunées de chaque province, les conclusions diffèrent. L’Ontario se situe au milieu du classement, tandis que la Colombie-Britannique figure parmi les provinces où la concentration de la richesse est la plus faible. À l’inverse, le Québec fait partie des provinces où le top 1 %, 0,1 % et 0,01 % des familles les plus riches détiennent les parts les plus élevées de la richesse. Cela contraste fortement avec la concentration des revenus selon les provinces : l’Alberta et l’Ontario présentent les parts de revenus les plus élevées au sommet, tandis que le Québec est loin derrière.

 

La différence de classement des provinces selon ces deux méthodes — richesse moyenne des familles fortunées ou part de la richesse totale qu’elles détiennent — s’explique en grande partie par les écarts de coût des maisons et de taux de propriété résidentielle. En Colombie-Britannique, les prix très élevés de l’immobilier accroissent fortement la richesse de la classe moyenne. Le même phénomène s’observe en Ontario, particulièrement dans la région du Grand Toronto, où la valeur élevée des propriétés gonfle le patrimoine des familles situées au centre de la distribution.

Comme la résidence principale représente une part importante du patrimoine des familles, le plus faible taux d’accession à la propriété au Québec contribue aussi à réduire la richesse moyenne. La famille médiane possède ainsi un patrimoine d’environ 632 000 $ en Colombie-Britannique et de 500 000 $ en Ontario, contre seulement 286 000 $ au Québec. En conséquence, la richesse plus élevée de la famille typique en Colombie-Britannique et en Ontario réduit mécaniquement la part relative de richesse détenue par les familles les plus fortunées, sans pour autant diminuer leur richesse moyenne.

Comparer le nombre de familles déca-millionnaires à celui des personnes vivant sous le seuil de pauvreté permet de mieux saisir l’ampleur des inégalités économiques qui traversent les provinces canadiennes. En Ontario, 51 360 familles disposent d’un patrimoine supérieur à 10 millions de dollars, tandis que près de 2 millions de personnes vivent avec un revenu insuffisant pour couvrir leurs besoins de base, c’est-à-dire sous le seuil de la Mesure du panier de consommation (MPC). Au Québec, 18 710 familles possèdent un patrimoine de plus de 10 millions de dollars, alors que 686 500 personnes se situaient sous ce seuil en 2023.

Évolution des inégalités de richesse à l’échelle provinciale, 1999-2023

À l’échelle du Canada, les inégalités de richesse se sont accrues depuis 1999, particulièrement entre 1999 et 2016. Depuis 2016, l’augmentation marquée du prix des maisons, parmi d’autres facteurs, a toutefois atténué, dans une certaine mesure, cette concentration de la richesse. Ces tendances ont-elles été similaires selon les provinces?

Le Québec, l’Ontario et l’Alberta ont suivi une trajectoire semblable à celle observée pour l’ensemble du Canada : une hausse de la part de la richesse détenue par les groupes les plus riches entre 1999 et 2016, suivie de légers reculs entre 2019 et 2023. La Colombie-Britannique présente toutefois un profil quelque peu différent : il s’agit de la seule province où la part de la richesse détenue par les familles du 1 % le plus riche a diminué entre 1999 et 2012. Cette situation s’explique probablement par la forte hausse des prix de l’immobilier en Colombie-Britannique durant cette période, qui a contribué à une croissance beaucoup plus rapide de la richesse médiane que dans toute autre province entre 1999 et 2012.

 

De façon similaire, la baisse de la part de la richesse détenue par le 1 % le plus riche dans l’ensemble des provinces entre 2019 et 2023 est probablement aussi attribuable à la hausse des prix de l’immobilier résidentiel. Lorsqu’on examine la valeur nette moyenne du 1 % le plus riche dans chaque province, on constate que celle-ci a continué d’augmenter durant cette période. Ainsi, plutôt que de refléter une économie moins propice à la concentration de la richesse, il s’agit vraisemblablement d’un phénomène temporaire. D’ailleurs, depuis 2023, la richesse des milliardaires a augmenté beaucoup plus rapidement que les prix des maisons, et les inégalités de richesse, mesurées à partir des déciles et des quintiles, se sont accrues au Canada.

Conclusion et pistes de politiques publiques

Les inégalités de richesse constituent un enjeu partout au Canada. Elles ne se limitent ni à une province, ni à une région particulière. En réalité, la concentration de la richesse des plus fortunés s’observe à travers l’ensemble du pays, et même au-delà. Cet argument est souvent utilisé par les plus riches pour soutenir qu’il est impossible d’intervenir pour réduire la concentration extrême de la richesse. Dans une économie mondialisée, affirment-ils, les capitaux peuvent rapidement se déplacer d’un territoire à l’autre en réponse à des changements fiscaux.

En réalité, « l’exode des riches » en réponse à des changements de politique fiscale est largement exagéré dans le débat public. L’ampleur de ce phénomène est en réalité très faible. Par exemple, la mise sur pied récente d’un impôt sur les revenus annuels supérieurs à 1 million de dollars dans l’État américain du Massachusetts a généré des recettes fiscales beaucoup plus élevées que prévu, notamment parce que les risques anticipés de fuite des capitaux avaient été surestimés. Une bonne conception des politiques fiscales peut aussi réduire les incitatifs à l’évitement fiscal. Des recherches récentes commandées par l’Union européenne concluent que les impôts sur la richesse qui couvrent l’ensemble des catégories d’actifs et qui incluent des taxes de sortie peuvent protéger efficacement l’assiette fiscale.

La concentration extrême de la richesse représente un risque important pour la démocratie et la cohésion sociale — particulièrement à l’échelle observée actuellement au Canada. Il est injuste qu’un petit groupe de Canadien·nes puisse accumuler davantage de richesse qu’il ne pourrait en dépenser en plusieurs vies sans être adéquatement imposé, alors que la pauvreté et l’insécurité alimentaire atteignent des niveaux records. Il est grand temps que les gouvernements au Canada imposent davantage la richesse extrême et utilisent ces recettes fiscales pour financer des programmes sociaux essentiels qui contribuent à créer de la richesse et à améliorer le niveau de vie de millions de Canadien·nes. Parmi les options envisageables figurent une hausse du taux d’inclusion des gains en capital, l’instauration d’un impôt sur la richesse et l’interdiction du recours aux paradis fiscaux.

La concentration de la richesse et la montée des inégalités sont des enjeux majeurs qui affectent directement la santé de notre démocratie et de nos communautés d’un océan à l’autre. Dans une fédération décentralisée comme le Canada, ces enjeux devraient idéalement être pris en charge à l’échelle nationale, avec une forte coopération provinciale et territoriale. Cela dit, les gouvernements provinciaux disposent également de leviers d’action. La Suisse et l’Espagne appliquent déjà des impôts infranationaux sur la richesse, et la Californie envisage actuellement d’en instaurer un. Cet État étudie aussi des mesures visant à limiter l’évitement fiscal par le recours aux paradis fiscaux. Si le gouvernement fédéral n’agit pas, les provinces devraient s’inspirer de ces exemples. Afin d’illustrer le potentiel d’action à l’échelle provinciale, nous estimons les revenus fiscaux qui pourraient être générés dans chacune des quatre plus grandes provinces par différentes propositions d’impôts récurrents ou ponctuels sur la richesse.

Évaluation de scénarios d’impôt provincial sur la richesse

La mise en œuvre d’un impôt provincial sur la richesse soulève des considérations particulières. D’abord, des mesures doivent être prises pour limiter l’évitement fiscal lié à un changement de résidence provinciale. Les impôts ponctuels sur la richesse permettent d’éviter ce problème grâce à l’application rétroactive d’une date d’évaluation des actifs. Les impôts annuels provinciaux sur la richesse peuvent également être conçus de manière à décourager l’évitement fiscal au moyen de taxes de sortie. Il existe aussi un risque de contestations judiciaires concernant l’imposition provinciale d’actifs détenus à l’extérieur de la province. Toutefois, les tribunaux se sont déjà prononcés en faveur de telles mesures fiscales dans le cas des droits successoraux.

Le tableau 1 présente des estimations des recettes fiscales générées par différentes propositions d’impôt annuel sur la richesse à l’échelle provinciale, à partir de nos estimations de la répartition de la richesse au Canada projetées jusqu’en 2026. Étant donné que la concentration de la richesse a probablement augmenté depuis 2023, ces estimations pourraient être conservatrices. Les propositions d’impôt annuel sur la richesse varient en fonction du seuil d’exemption (tous les scénarios évalués exemptent la vaste majorité des familles, y compris celles propriétaires de leur résidence et disposant d’une épargne-retraite) et des taux d’imposition.

La proposition de Hemingway, également appuyée par le chef fédéral du NPD Avi Lewis, prévoit un impôt de 1 % sur la richesse excédant 10 millions de dollars, de 2 % au-delà de 50 millions et de 3 % au-delà de 100 millions. Cette mesure pourrait générer plus de 18 milliards de dollars par année en Ontario seulement. Si la récente proposition de Québec solidaire, soit un impôt de 1 % sur la richesse excédant 25 millions de dollars et de 2 % au-delà de 100 millions, était appliquée à l’échelle canadienne, elle pourrait générer plus de 19 milliards de dollars dès la première année.

Aux États-Unis, la sénatrice Elizabeth Warren, avec l’appui de dizaines de législateurs progressistes, a récemment proposé l’Ultra-Millionaire Tax Act, qui imposerait un impôt de 2 % sur la richesse supérieure à 50 millions de dollars et de 3 % au-delà de 1 milliard. Le sénateur Bernie Sanders a quant à lui proposé un impôt de 5 % sur les fortunes supérieures à 1 milliard de dollars. Ces mesures pourraient générer respectivement plus de 20 milliards et plus de 10 milliards de dollars si elles étaient mises en œuvre à l’échelle canadienne. La proposition hybride combine la proposition de Hemingway avec un taux plus élevé de 5 % pour les milliardaires, comme celui proposé par Bernie Sanders, et pourrait générer plus de 40 milliards de dollars en 2026, dont 20 milliards en Ontario, 8 milliards en Colombie-Britannique, 6 milliards au Québec et 3,5 milliards en Alberta.

Les impôts ponctuels sur la richesse ont également suscité beaucoup d’attention récemment. En Californie, une proposition menée par le syndicat Service Employees International Union–United Healthcare Workers West (SEIU-UHWW) visant à imposer un impôt ponctuel de 5 % sur la fortune des milliardaires a recueilli plus de 1,5 million de signatures. Selon ses promoteurs, cette mesure pourrait générer 100 milliards de dollars sur cinq ans afin de compenser les compressions fédérales en santé. En Colombie-Britannique, la nouvelle cheffe du Parti vert, Emily Lowan, a proposé un impôt ponctuel de 5 % sur les fortunes des centi-millionnaires et milliardaires de la province.

Les impôts ponctuels sur la richesse ont été adoptés dans plusieurs pays au cours du 20e siècle, particulièrement dans des contextes d’urgence afin de financer la reconstruction après les Première et Seconde Guerres mondiales. Ils comportent généralement des taux plus élevés que les impôts annuels sur la richesse, mais aussi des seuils d’exemption plus élevés, et leur paiement est souvent étalé sur plusieurs années.

Lorsqu’ils sont bien conçus, les impôts ponctuels sur la richesse entraînent moins de distorsions économiques et sont plus difficiles à éviter que les impôts annuels. En revanche, leurs revenus sont moins durables et ils ne découragent pas autant la concentration future de la richesse de la même manière que les impôts annuels sur la richesse.

Le tableau 2 présente des estimations des recettes fiscales découlant de quatre différentes propositions d’impôt ponctuel sur la richesse. La proposition du Parti vert de la Colombie-Britannique pourrait générer près de 38 milliards de dollars si elle était mise en œuvre à l’échelle canadienne. La proposition californienne pourrait générer 12 milliards de dollars auprès des milliardaires seulement. Une proposition hybride prévoyant un taux de 5 % sur la richesse excédant 100 millions de dollars et de 10 % au-delà de 1 milliard pourrait générer 50 milliards de dollars. Enfin, un impôt ponctuel de 50 % sur les milliardaires, inspiré de celui adopté par l’Allemagne de l’Ouest en 1952, pourrait générer 140 milliards de dollars (à noter que cet impôt allemand s’appliquait plus largement qu’aux seuls milliardaires).

Méthodologie

Les estimations présentées dans cette analyse s’appuient sur celles publiées dans le rapport de février 2026 de Canadiens pour une fiscalité équitable et de BC Policy Solutions intitulé The New Robber Barons: A Quarter Century of Wealth Concentration in Canada. Dans ce rapport, la répartition de la richesse au Canada a été estimée pour les années 1999, 2012, 2016, 2019 et 2023 en reproduisant et en élargissant les méthodes utilisées par le Bureau du directeur parlementaire du budget pour développer sa Base de données sur les familles à valeur nette élevée (BDFE). Nous détaillons ici les ajustements apportés à ces méthodes afin de produire des estimations à l’échelle provinciale.

Notre base de données sur la répartition de la richesse des familles canadiennes repose principalement sur les fichiers de microdonnées à grande diffusion de l’Enquête sur la sécurité financière (ESF), qui incluent déjà une variable indiquant la province de résidence. Afin d’identifier une province pour l’ensemble des observations, nous avons déterminé la province de résidence des milliardaires figurant dans les listes Forbes intégrées à notre base de données. Nous avons recueilli cette information à partir de sources publiques, notamment les listes des personnes les plus riches publiées par Canadian Business, les profils Forbes et d’autres sources journalistiques lorsque nécessaire.

Compte tenu du très faible nombre de milliardaires et d’observations de familles à valeur nette élevée dans les petites provinces au sein de l’ESF, nous avons regroupé la Saskatchewan et le Manitoba dans la région des Prairies, ainsi que Terre-Neuve-et-Labrador, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick dans la région de l’Atlantique.

Nous avons ensuite imputé une région de résidence à chacune des observations synthétiques. Ces dernières remplacent les observations de l’ESF situées au-delà d’un certain seuil de richesse, pour lesquelles la province de résidence est connue. Pour chaque observation synthétique, son poids est réparti entre les provinces en fonction de la distribution observée des poids au sommet de la distribution de la richesse dans les fichiers de microdonnées de l’ESF, au-dessus du seuil retenu et pour l’année concernée. Nos estimations reposent ainsi sur l’hypothèse que la répartition provinciale des poids au sommet de la distribution dans l’ESF est raisonnablement fiable. Cette hypothèse nous paraît plausible puisque le plan d’échantillonnage de l’ESF est stratifié par province depuis au moins 2012.

Pour les années postérieures à 2012, une fois le processus d’ajustement terminé afin d’aligner la richesse totale de la base de données sur les agrégats des Comptes du bilan national, nous appliquons un ajustement proportionnel à la valeur nette des observations synthétiques dans chaque région. Cet ajustement permet de faire correspondre les totaux régionaux aux estimations provinciales des Comptes économiques répartis du secteur des ménages.

Pour 1999, ces comptes ne fournissent toutefois pas d’estimations provinciales de la richesse des ménages. Nous avons donc réparti la richesse nette nationale entre les provinces selon les parts observées dans l’ESF. Les estimations régionales pour 1999 comportent ainsi un niveau d’incertitude plus élevé que celles des années suivantes.

Enfin, notre méthode repose sur une estimation nationale de la queue de Pareto de la distribution de la richesse, à laquelle une province est ensuite attribuée pour chaque observation. Une autre approche aurait consisté à estimer séparément la queue de Pareto dans chaque province. Nous avons écarté cette option, car certaines provinces et certaines années comptent trop peu de milliardaires pour permettre des estimations fiables. Notre approche reflète aussi le caractère intégré de l’économie canadienne, où les processus de création de richesse dépassent largement les frontières provinciales.

 

 

Photo: Angela N / Flickr